La parabole du voilier (Khalil Gibran)

 Nous sommes faits pour vivre à bord de grands voiliers, dans le souffle du vent, au rythme des marées. Tout seul, on ne peut conduire un bateau : il nous faut des amis, beaucoup de matelots. 

Il est des soirs courbés, où ne suis que vieillesse, où j’ai le mal de mer et la soif d’être enfant; il est des nuits sans lune, constellées par la peur, où je me sens battu, puis déserteur.

Alors, je rentre au port, ne sais combien de jours, ne sais combien d’années resterai exilé. Sur la petite dune, à l’autre bout du port, j’étais allé m’asseoir; les rumeurs de la ville me frappaient aux oreilles et je ne savais plus. Je me sentais pareil à l’épave qui roule entre les bras des algues, la coque fendue qui hurle sur les vagues.

Il m’a dit : La nuit est belle, le sais-tu? J’ai seulement murmuré : Qui es-tu, toi qui m’appelle quand je suis fatigué, perdu? Il a repris : Écoute, amène-moi à bord de ce bateau. J’ai envie de manger des poissons frais pêchés, j’ai envie d’écouter au large les oiseaux. J’ai soupiré : La mer a démaillé le filet de mes jours et quand je pêche, je ne prends que des larmes moi qui cherche l’amour mais qui parle avec des mots qui font le bruit des armes. Puis, j’ai ajouté : Mais ta Parole toi a le goût des marées et la douce chaleur de mes plus beaux étés. Il ne faut pas tarder, le jour va bientôt poindre. Allons jusqu’au voilier et si tu le veux bien, apprends-moi à écouter, à contempler, à aimer. Oui, j’ai repris la mer et lui à mes côtés.

Lui, qui est un peu moi-même mais qui est plus Que ça et qui sais dire « Je t’aime ». J’ai déjà essuyé de nombreuses tempêtes, déchiré mes filets, mais je sais que tristesse se change en grande fête pour celui qui ne cesse un instant d’espérer.